Cory Arcangel

Artiste Américain vivant à New York, né en 1978. Il fait partie d’une génération d’artistes qui a grandi avec les consoles de jeux. Faire entrer la culture 8bits au musée semble son pari réussi.

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Clouds and roads

La peinture de paysage fait partie de l’histoire moderne des arts. Elle a fait passer, entre la renaissance et le romantisme, un objet secondaire de la peinture (ce qu’il y a autour d’une madone, d’une scène de la bible), au premier plan, affirmant qu’un rapport à Dieu, une présence de l’homme, pouvaient être manifestés par ce qui est considéré comme un accessoire.

Ce glissement historique a quelque chose à voir avec l’abstraction, au fait d’abstraire, littéralement, de morceaux de la peinture pour les exhiber, béants, fascinants de virginitude, insensés. La fascination de l’insensé, la révélation de l’accessoire sont des enjeux typiquement modernes.

Tout cela pour placer le travail de Cory Archangel dans une filiation de la peinture de paysage, et de la modernité. Les travaux de Arcangel les plus connus sont cependant plus complexes qu’une simple continuité de la peinture romantique, même si une certaine nostaglie empreint l’ensemble de son travail sur les jeux 8 bits. La console NES semble avoir été le point d’entrée de Arcangel dans la culture digitale. Une sorte de fétichisme semble du coup frapper ces cartouches de jeu démontées, recodées et ressoudées. Elle mettent à nu l’inconscient visuel des jeux Nintendo, ses motifs infinis et répétitifs, ses formes simples, iconiques et emblématiques.

Beaucoup d’adolescents des années 80’ auraient voulu stopper l’action des 2 premiers volets de la guerre des étoiles pour pouvoir goûter au quotidien sur la planète Tatooine. Super Mario Clouds réalise ironiquement ce fantasme adolescent, supprimant l’action des cartouches de jeu, ne laissant que des objets flottants et disjoints s’étaler sur l’écran.

Complexité émotionnelle des jeux vidéos

Il est assez symptomatique de voir que l’histoire des émotions en art ne fait que peu de cas de la relation affective du public aux jeux vidéos. Le discours général se focalise sur la consommation des jeux, parle d’addiction, de plaisir immédiat, d’adrénaline. Au mieux il y ajoute l’épilepsie, comme l’émotion ultime et effrayante, punition du joueur infantile, sorte de gorgone du joueur.

Cory Arcangel ajoute donc le spleen, la réminiscence et d’autres émotions complexes, qui montrent que l’aura de Walter Benjamin n’a pas disparu, que l’émotion esthétique peut faire flèche de tout bois, qu’une formule 1 dessinée avec 64 carrés peut produire quelque chose d’aussi vif et complexe qu’une pâtisserie française portant un prénom féminin.

Authenticité de l’age numérique

L’authentique à l’ère de la distribution de masse est un concept étrange, mais le travail de Arcangel échappe au discours traditionnel du "vintage", ce mélange étrange de fétichisme et de collectionnite typiquement méprisé par les élites culturelles, trop proche, d’une certaine manière, des pratiques de consommation et même de production de l’art.

Un travail comme "Super Mario Clouds" a quelque chose à voir avec la notion d’authenticité chère au rock’n’roll, aux collectionneurs de GI Joe et d’art. La projection vidéo de la route de F1 Race redessinée avec un logiciel n’aurait aucun intérêt. C’est pourquoi les expositions de Cory Arcangel mettent en scène de vraies consoles NES. Ce n’est pas un détail : le medium de Arcangel est la console de jeu, pas simplement son esthétique.

De la même manière, c’est une cartouche Super Mario qui est utilisée, pas un codage d’après une cartouche. Cependant, la cartouche de jeu est ici hackée, découpée, dessoudée.

C’est que le travail a plus avoir avec l’hybridation, l’appropriation, qu’avec la conservation sous cellophane d’un objet culte. Arcangel travaille AVEC la NES comme matériau physique. Elle est présente dans ses multiples dimensions : code, chip, soudure autant que plage de couleur et signe, ce qui rapproche ce travail des collages cubistes et fait le entrer pleinement dans l’ère numérique.

Production et distribution numérique

En effet, l’oeuvre de Arcangel amène des changements conceptuels et structurels importants :
Medium issu de la culture de masse : la console Nes et les cartouches de jeu.
Détournement : Arcangel travaille avec le matériau même, et le hacke très simplement, lui appliquant une logique soustractive, une forme d’intervention facile en musique par exemple, mais rarement possible aussi "proprement" dans les arts visuels.
Travail collaboratif : en plus de reprendre, comme une bouture, une partie du code et des sprites (images) des programmeurs originaux des jeux, Arcangel a discuté et élaboré ses projets avec d’autres programmeurs.
Virtualité de l’oeuvre : difficile de dire où se trouve l’oeuvre d’art. Est-ce la surface, l’assemblage de projection, l’objet de la cartouche, le code écrit, l’attitude de détournement ?
Distribution libre de la méthode de production : le code entré dans la puce est fourni sous toutes sorte de formes : page html, pdf, livre, un didacticel montre comment souder et dessouder la puce, où en racheter si ça se passe mal, etc.
Diffusion libre de l’oeuvre sur un support utilisable gratuitement : le résultat final, la cartouche, a elle-même été virtualisée pour être utilisable par un émulateur (programme informatique permettant de lire un programme écrit pour une autre machine), et donc être utilisable par n’importe qui.

Chacune de ces approches ont déjà été revendiquées par des artistes modernes et contemporains. La virtualité par exemple, est une question de l’histoire de la musique : l’art est-il dans la partition ou dans l’exécution de l’oeuvre ?
C’est cette combinaison dans un seul travail qui fait la spécificité de l’approche d’Arcangel.

Ironie et réconciliation

J’ai parlé ici des oeuvres les plus saillantes de Arcangel sur cartouche NES. Il a d’autres travaux à son actif, ainsi la recompression 666 fois d’un morceau de hard core, ou le fameux "I shot Andy Warhol". Ces travaux révèlent un aspect plus ironique du travail de Arcangel, aussi présent dans Super Mario Cloud.

Cet aspect m’intéresse moins, l’ironie est une approche dominante dans la production et consommation des loisirs numériques en général (blagues de bureau, vidéos potaches, photoshoppages divers).

Arcangel a aussi une activité de musicien, et a réalisé à la croisée de ses disciplines "A couple thousand short films about Glenn Gould", une collection de vidéos glanées sur le net remontées note par note, fracassant l’un contre l’autre les notions de virtuosité et d’amateurisme.

Avec les artistes de la génération d’Arcangel semble enfin arriver la réconciliation des arts numériques et traditionnels, quand enfin les NTIC ont perdu le N de "nouveau".