Déformer, déchiqueter, lacérer, détruire

L’art numérique, fruit de la technologie, est généralement, lisse, propre, fini. Le graphisme web, les objets techniques, les interfaces, tout s’oriente vers l’usabilité, l’ergonomie, le plug and play, la transparence d’utilisation. Mais dès les premiers ages, des artistes nous ont enjoint à célébrer la beauté des choses déchirées, détruites, déformées. Quelques exemples.

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Nam June Paik

Paik est un des pionnier des arts des nouveaux médias. Au début des années 60, ce jeune coréen, musicien expérimental venu à Cologne pour suivre les enseignements de Karlheinz Stockhausen, travaille soudain sur le medium télévision. Il rejoint le mouvement Fluxus et produit rapidement une série de pièces travaillant sur l’objet technique de la télévision, le faisceau qui balaie l’écran. Une série de "Magnet tv", dont l’image, déformée par des aimants, se tord et danse. Le son est parfois utilisé comme moyen de produire la distorsion.

Magnet tv - de Nam June Paik (Flash Video, 3.4 Mo)

Ces oeuvres sont d’une grande simplicité minimaliste. Le dispositif est lisible dans l’objet : l’électro-aimant est visible, posé à proximité de l’écran. D’autres dispositifs seront utilisés par Paik avant qu’il ne passe à d’autres aspects de la télévision dans son travail : sculptures réalisées avec l’objet télévision, comme ready-made, et production de flux d’images par des moyens électroniques puis numériques, des flux discontinus, hystériques. Paik va faire évoluer son travail en même temps que les moyens disponibles tout au long de sa carrière : lorsque les effets vidéos apparaitrons, Paik les intègrera naturellement à ses images, chaque génération d’images s’ajoutant sur les flux d’images déjà produites.

Paik, mort en 2006, est considéré comme un pionnier du vidéo art, mais l’art numérique lui fait une belle place dans son coeur.

Shredder 1.0 de Mark Nappier

Shredder 1.0, datant de 1998, est un logiciel en ligne qui détruit (shred en anglais signifie déchiqueter, comme les machines à réduire en lanières les documents officiels) des pages web que l’on lui soumet. Affichant par couche les éléments mélangés, code source et images, textes, la page devient une version déformée "à la minute" de la page originale.

Simple et accessible, l’application est toujours en ligne aujourd’hui.

Napier depuis travaille toujours sur des applications à détruire, un des derniers travaux montre l’Empire State building, recomposé en 3D, se décomposant de manière constante, fondant, s’effondrant sous sa propre masse.

Spire with shadow - de Mark Napier (Flash Video, 9 Mo)

Jodi et l’erreur comme générative art

Le couple d’artistes belgo-hollandais Jodi (Joan Heemskerk et Dirk Paesmans), pionniers du net art, ont commencé par la production d’interface anti-ergonomiques, low-tech, sale et moche. La homepage changeante de leur site fais tout ce qu’il est possible de mauvais code pour votre navigateur : réduction de page, popups en chaine, lettres illisibles, etc. Le couple a produit un operating system foireux, des applications mettant en danger vos fichiers.

En 2006 ils participent à la documenta avec "maxpaynecheatonly", une installation vidéo réalisée à partir du jeu "Max Payne", qu’il ont saboté pour lui faire cracher des erreurs 3d diverses, les mêmes que celle que l’on peut voir en jouant sur des jeux buggés, sauf qu’ici la vidéo n’est que bug. Un montage anarchique achève de faire de cette vidéo une expérience impossible.

Les 01’s et la vérole permanente

Les deux artistes italiens Eva et Franco Mattes ont aussi donné leur part à cette esthétique de la destruction. Leur “Perpetual Self Dis/Infecting Machine” est un ordinateur, soigneusement enfermé dans le plexiglas, qui s’infecte et se désinfecte en permanence, comme une culture d’isotope sous éprouvette, produisant un écran rempli de signes apparaissant puis disparaissant.

Nes Hackée sur Casperelectronics

Peter Edwards est musicien et pas mal bidouilleur électronique. Une de ses expérimentations est une vieille console Nintento sur laquelle il a ponté des potentiomètre et des connecteurs supplémentaires, pour en faire une machine à produire de l’image et du son.

Plus

Des artistes dont je retrouverais les références travaillent sur des artefacts de compression, apparaissant dans les vidéos mal compressées ou détruite par le téléchargement peer to peer. D’autres déteriorent par génération successives les images.

Glitch art (Flash Video, 16.9 Mo)

Video produite avec un portable dont l’objectif est couvert

Cory Arcangel a recompressé 666 fois un morceau de hard de Iron Maiden "The Number of the Beast".

Superbad, et d’autres projets sur le site du Withney Museum

A compléter. Mais on l’aura compris, une esthétique, une lignée apparait, qui lutte contre celle, enthousiaste et toute de métal brossé que tend à produire notre culture numérique.

Hors numérique

Produire en détruisant est un axe de la production artistique non-numérique. La modernité et l’art contemporain en ont usé et abusé. Quelques exemples choisis.

The rotating kitchen de Zeger Reyers
Une cuisine contemporaine subit une rotation complète avec lenteur, un séisme lent et oppressant. Le basculement du quotidien rendu palpable.

rotating kitchen from Zeger Reyers on Vimeo.

Airplane Parts de Nancy Rubins
Cette artiste américaine (née en 1952) compose des sculptures à partir de matériaux récupérés, spectaculaires par leur taille et l’éclatement de l’espace qu’elles provoquent. La série "aiplane parts", avec des titres d’oeuvres incorporant les lieux d’eposition ("MoMA & Aiplane Parts" par ex.) sont particulièrement dense dans leur matériau et leur propos.

"Erased de Kooning" de Rauschenberg
C’est une pièce réalisée en 1953 et considérée comme une oeuvre pré-conceptuelle. Le jeune Robert Rauschenberg rend visite au vénérable de Kooning et lui demande un dessin qu’il effacera. De Kooning perçoit l’ironie et la symbolique du geste et joue le jeu. Un travail aussi simple que puissant.