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Accueil du site / Catalogue virtuel / "Le Tunnel sous l’Atlantique", Maurice Benayoun, 1995

Tags : réalité virtuelle, flux, interactivité

Maurice Benayoun a été un des premiers a investir les grandes institutions muséales, grâce à un travail possédant les attributs officiels de l’art numérique : installation grand format, images de synthèse, intéractivité, le tout grâce à un travail collaboratif avec des ingénieurs et des infrastructures de réseau. Cette position à fait de lui un gros arbre cachant la forêt : il conforte l’idée d’un art high-tech et clinquant, le vertige d’un avenir proche fait d’accès immédiat à des contenus hyperliés et à une communication instantanée abolissant les distances.

Ce futur a bien eu lieu, sauf qu’il s’est plutôt manifesté par des erreurs 505, des SMS et des compagnies low-cost. Le tunnel sous l’atlantique apparait donc, à 15 ans d’écart, comme une oeuvre incantatoire, d’un positivisme suranné, complètement en phase avec son époque cependant, puisqu’on est en plein "bulle internet" : la spéculation va bon train, aucune fantaisie de start-up ne semble éloignée du futur, et tous ceux capable de penser l’avenir dans 5 ans et d’en faire partager la vision reçoivent l’attention des décideurs, un peu inquiets des bouleversements inévitables que produisent l’irruption des technologies numériques dans de nombreux aspects du quotidien. Maurice Benayoun embrasse cet avenir à pleine bouche avec des pièces ambitieuses et transportées d’espoir.

Le tunnel sous l’atlantique est un dispositif interactif installé simultanément au Centre Georges Pompidou à Paris et au Musée d’Art Contemporain de Montréal. Elle y fut présentée du 19 au 24 septembre 1995. Le visiteur se trouve, dans une salle sombre, face à une sculpture évoquant l’extrémité d’un tube plongeant sous le sol.

L’impression d’être devant la partie émergée d’un tube est renforcée par un dessin sur le mur et le titre de l’oeuvre lui-même. Debout face à cette extrémité de tube, le spectateur peut manipuler un joystick, qui lui permet de creuser dans une matière visuelle, colorée et disloquée, faite d’images d’archive modélisées en trois dimensions, que l’on explore comme on creuse une mine, en se dirigeant vers le lieu opposé. Cette matière est constituée d’un stock d’images provenant de l’histoire de France et de l’histoire du Canada, et plus précisément du Québec. Pendant sa mission exploratoire, le visiteur-creuseur est en contact sonore continu avec le musée de l’autre côté de l’océan, et ce n’est qu’à mi-chemin de son interlocuteur qu’il pourra voir, au milieu de la matière visuelle qu’il creuse, son image retransmise par caméra.

La relation - historique et culturelle - complexe entre la France et le Québec est bien la matière même de cette oeuvre. Rencontrer l’autre à travers les strates des représentations de chacun des pays (et continents) est le procédé métaphorique de Benayoun.

Si parler avec une autre personne située à plusieurs milliers de kilomètres, tout en évoluant dans le même espace virtuel qu’elle est aujourd’hui chose courante (des milliers de personnes le font à cette seconde à travers les jeux en réseau), cela représentait en 1995 une véritable prouesse : la vitesse d’échange de données n’est pas celle que l’on connait aujourd’hui. L’espace virtuel créé par Benayoun est riche de plusieurs milliers de documents, le tout est réaussé d’un objet designé, avec un interfaçage (capteurs, micro, écouteur) qui l’oblige à s’associer à de multiples partenaires pour réaliser cette pièce imposante (Z.A Production pour le développement, Martin Matalon et l’IRCAM pour le son, des sponsors comme Canon et Silicon Graphics). Cette pièce est donc portée par un techno-enthousiasme. Les technologies sont clairement vécues comme un moyen d’établir la communication, et à travers elle la compréhension mutuelle et l’échange de données et d’affect. La rencontre "à tatons" qu’organise Beanyoun dans l’espace de la culture et de l’histoire est un échange profitable dans un espace - celui du musée - qui se trouve étendu et revitalisé par l’outil informatique.

Nous sommes avant le 11 septembre, le village global est vécu comme créateur de voisinage, fait de convivialité et de respect mutuel. Le tunnel sous l’atlantique, en faisant de la culture une matière à explorer - certes - mais sans résistance, montre un enthousiasme que l’effondrement des tours, la politique des années Bush et les nouveaux contours de la géopolitique se chargeront de tempérer.

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Forum

  • "Le Tunnel sous l’Atlantique", Maurice Benayoun, 1995

    14 mai 2012, par Maurice Benayoun

    Merci pour cette contribution sympathique et critique. Je ne discuterai pas de la critique, ce n’est pas ma place, mais je voudrais juste ajouter quelques précisions sur le projet et son véritable déroulement.
    Le projet ne s’est pas fait uniquement dans l’enthousiasme mais souvent dans la réticence et l’opposition. Je n’en prendrai pour preuve que le site du centre Pompidou comme celui du musée d’art contemporain de Montréal en ont effacé la mémoire (on trouve le titre au CP mais rien de plus). Le projet s’est produit beaucoup moins dans l’euphorie de la révélation technologique que dans la douleur et l’approche distanciée. A l’époque déjà, certains croyaient qu’il s’agissait d’une version compliquée de visioconférence, sans percevoir ce qui était en question dans le dispositif. La deuxième version (« Tunnel Paris New-Delhi » en 1997) ne faisait plus appel au tube imposé par la faible puissance des projecteurs de l’époque.
    La rencontre était tout le contraire d’une visioconférence instantanée témoignant de la disparition des frontières spatiotemporelles : dans ce que j’appelais à l’époque "architecture réactive de la communication" je développais la dimension critique. On ne se rencontrait qu’après 5 jours de creusement, la culture faisant obstacle à la rencontre. L’espace géométrique et sémantique n’était pas préconstruit mais résultait des expériences individuelles et le GADEVU (référence à une expression québécoise) fournissait les images en fonction de l’intérêt qu’on manifestait pour elles. Le fait de différer la rencontre cherchait justement à contredire le sentiment d’effacement de la distance. Ce qui était mis en scène, et souvent expliqué dans mes interventions, ce n’est pas la communication facilitée mais la montée de la dimension phatique de la communication : établir et maintenir le contact plus que transmettre un message, sans amoindrissement de la dimension émotionnelle. Préfigurant en cela non la bulle Internet mais la montée du chat comme miroir magique de la communication : il nous renvoie l’illusion d’existence nécessaire à développer sa présence au monde dans le nouveau contexte construit par les médias.
    Enfin si le projet était bien une énorme usine à gaz (plus de 10 machines de chaque côté alors que maintenant ça pourrait tourner sur un smartphone) il n’utilisait pas Internet mais une seule ligne téléphonique (ISDN), et le budget étant ridicule (même pas l’équivalent d’un site Internet aujourd’hui) la plupart des partenaires travaillaient de manière bénévole.