They rule, Josh On, 2001

La page "About’ du site They rule le dit avec efficacité : "They Rule aims to provide a glimpse of some of the relationships of the US ruling class". Pionniers du datamining avec un objectif politique, They Rule est une animation flash permettant de mettre en relation les membres de la classe dirigeante US.

Précédent | 23/23

They rule permet d’avoir accès à une information cachée même si elle n’est pas secrète : qui siège aux conseils d’administration des grandes compagnies internationales, comme IBM ou Coca cola. Et surtout, quels autres postes occupent ces mêmes personnes dans d’autres lieux de pouvoir ?

Découvrez les 1%

Le but est évidemment de rendre visible un des effets pervers les plus cruels du moment : le capitalisme procède par concentration du pouvoir, ce qui se marque ici par le fait que les membres des conseils d’administration occupent bien souvent plusieurs postes, et côtoient, au moins par ce biais, d’autres personnes de pouvoir. presque 10 ans avant les manifestations contre les "1%" par les "99%", Josh On révèlait un secret de polichinelle sociologique : les personnes qui possèdent sont au meilleur endroit possible pour défendre leur propre intérêt, et par dessous le discours libéral officiel sur la saine concurrence servant l’intérêt général, ils contrôlent des secteurs entiers de l’économie, à leur profit et en bonne entente.

Data mining pas à pas

On ne peut évidemment pas rendre sexy des listes de noms d’entreprises et des noms de dirigeants, mais Josh On réussit à rendre élégant et pratique l’outil qu’il crée. car il s’agit d’un outil, pas d’une animation ou d’un graphique.
Avec They Rule, on prend l’information par un bout, un nom de compagnie ou un nom de membre de conseil d’administration par exemple, pour entrer dans un écheveau en forme de toile d’araignée. L’expérience est percutante, les icônes bien choisies : un bureau ovale, des personnages en costume, des liens, les menus contextuels.

Le site fournit des outils annexes, permettant de sauver et charger des plans effectués à l’aide de l’outil.
On appréciera particulièrement l’outil "Find connection" permettant de voir combien de personnes intermédiaires se trouvent entre deux directions de compagnies. Un exemple ici montre qu’une personne siège à la fois au conseil d’administration d’Amazon et de Goggle.

La question importante à laquelle a du se confronter Josh On est la fiabilité des données. Comme il le dit avec ironie dans la page "about" de son projet,

"Corporate directors have a habit of dying, quitting boards, joining new ones and most frustratingly passing on their names to their children who not entirely coincidently are also found to be members of US corporate boards."

(Les administrateurs de sociétés ont l’habitude de mourir, quitter les conseils d’administrations, d’en joindre de nouveaux et, le plus frustrant, donner ​​leurs noms à leurs enfants qui - pas tout à fait une coïncidence - s’avèrent également être des membres des conseils d’administration des entreprises américaines).

Du coup, comment maintenir une base de données à jour sans qu’un site créé en 2001 ne devienne un travail à plein temps ?
Après avoir placé une première base de données en 2001 et l’avoir updatée en 2004, Josh On a en 2011 couplé son site à la base de données de LittleSis, un site créé par des activistes porté sur la surveillance des puissants, et qui possède une base de données mise à jour et permettant via des api de l’interroger.

Esthétique et distance de l’art

Si They rule est un outil, on pourrait se demander en quoi ça peut être de l’art. Il y a plusieurs façons d’argumenter. La première serait de dire qu’il n’y a en soi pas contradiction puisque l’on considère que la photo de reportage ou le documentaire possèdent leurs oeuvres d’art - Cartier Bresson est reconnu comme un artiste même si lui même s’en est défendu, et Robert Frank a savamment brouillé la limite par exemple, Wiseman a fait entrer le cinéma direct dans l’histoire de l’art, etc..

Plus classiquement, on pourra dire que l’approche esthétique du site mis en place par Josh On permet de le distancier d’autre objets culturel plus axés sur l’utilisation politique : le site LittleSis, par exemple, se présente de manière plus classique comme une initiative citoyenne activiste, avec un appui marqué sur les cumulards.
Josh On nous met en face d’un outil pensé esthétiquement, à la fois moins riche qu’une base de données brute, avec un choix d’outils préfabriqués qui marque une intention mais reste à distance de son discours. On peut concevoir une toile gigantesque ou placer dans l’espace quelques éléments. Cette dimension de jeu, au sens lacanien du terme (un espace libre permettant au reste de bouger, espace de liberté minimale permettant de rejouer quelque chose).
Trancher dans une matière brute comme les bases de données pour en permettre une interprétation esquissée mais donnant libre cours à un jeu est une approche courante dans le dataminig. Mais plutôt qu’établir un graphe sympa sur la récurrence du mot "Britney Spears" dans les tweets, Josh On nous donne accès à la structure sous la superstructure. En ça il rejoint l’idée moderne de l’art comme autonomisation de l’individu, s’adressant à son intelligence par le biais de ses sens.