"%20location", jodi, 1995

%location est donc, côté public, une page noire au caractères verts clignotants. Côté code, on y découvre le plan de la deuxième et troisième bombes atomiques, celles qui sont tombées sur Hiroshima et Nagasaki, et une illustration de la fission nucléaire.

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Lorsque Joan Heemskerk et Dirk Paesmans abordent le net art au milieu des années 90, ils ont un background de photographe et de vidéaste. Personne n’a d’ailleurs de background en web : le medium "net" existe depuis quelques années et son accès au privé est très récent. Se gardant bien d’une approche technicienne du html, ils apprendront chaque fois ce qu’il faut pour bricoler des projets d’une esthétique minimaliste, brutale, faite de couleurs primaires, de gifs animés criards et de times new roman. Alors que le web cherche son ergonomie, le duo s’intéresse à l’esthétique de l’erreur, du mauvais affichage, qu’en tant qu’internaute des débuts du net ils rencontrent sans cesse et que le reste du monde combat : les webmestres, les pourvoyeur d’accès, tous vantent le web comme le media fiable et omniscient du 21eme siècle.

Les Jodi, et avec eux les net artistes (Lialina, Shulgin, Cosik,...), s’intéressent à l’interface cassée, ses codes esthétiques, la manière dont elle affecte l’internaute. Olia Lialina, pionnière russe, commence à cette époque une collection de bannières animées sur le thème du "site en travaux". Dans le fond, les promesses de partage son bel et bien respectées : les net artistes des années 90’ sont les archivistes et moines copistes du "bad coding", "bad drawing", "bad taste" de l’époque, que le web 2.0 a jeté aux oubliettes.

C’est que le web est un médium pauvre et tout le milieu de l’art des années 90’ crie sa laideur. Les écrans sont petits, les résolutions minables, les couleurs limitées. Or, une des vieilles règles de la modernité est que lorsque tout le monde est d’accord pour dire que quelque chose est laid, alors c’est qu’il s’y passe quelque chose d’intéressant. En cela, les Jodi sont proche de Dada, de Fluxus, des artistes pop dans leur utilisation du matériau le plus disponible de leur temps, de Duchamp et ses ready-made, objets choisis parce que personne ne leur accorde de crédit esthétique.

%20location fait partie d’une série de travaux liés à l’ascii art. Basiquement, l’ascii art consiste à dessiner avec des signes (lettres, chiffres, numéros et autre glyphes disponibles sur un clavier). La pratique n’est pas nouvelle, il existait à la grande époque de la machine à écrire un "typewriter art" (ou "keyboard art"). Mais cette pratique a été relancée par le web car les images sont peu disponibles et les vitesses de connexion trop lentes.

Joan Heemskerk et Dirk Paesmans vont collecter un grand nombre de ces dessins et les placer directement dans le code de pages web. Le html possède en effet deux faces : le "code source" qui le contenu reçu par le navigateur, et la "page", qui est le résultat de l’analyse de ce code.
La quasi-totalité des langages de programmation rendent quasi-impossible - et illégal - la lecture de leur code source, mais pas le web : le code source d’une page web est visible pour le visiteur sur simple clic.

Le code source et la page n’ont pas le même comportement visuel : couleurs, typographies, retours à la ligne suivent des règles différentes : d’une part des éléments décrits pour une machine, de l’autre une interface pour l’utilisateur. Les Jodi brise le lien logique en donnant des images à lire comme code source, ce qui fait apparaitre au lecteur un ensemble de signes incompréhensibles. Le dessin devient donc un secret caché dans le code, que seuls quelques curieux peuvent découvrir.

%20location est donc, côté public, une page noire au caractères verts clignotants. Côté code, on y découvre le plan de la deuxième et troisième bombes atomiques, celles qui sont tombées sur Hiroshima et Nagasaki, et une illustration de la fission nucléaire.

Le travail du duo Jodi explore de manière générale les failles techniques spécifiques aux outils numériques usuels. CD-Rom, operatings systems, interfaces webs... Ils nous apprennent que les erreurs, les malfonctionnements, sont souvent ce qu’il y a de plus spécifique aux objets techniques, ce qui au fond fait leur identité, leur histoire. Que ce soit les erreurs du moteur 3D du jeu "Max Payne" ou les gadgets embarqués dans Mac os X, leurs expérimentations s’attachent à des logiciels précis, dont ils ne deviennent pas les spécialistes mais les utilisateurs les plus malicieux. Leurs oeuvres sont donc difficilement archivables : les versions de logiciels se succèdent, corrigeant des bugs, en créant de nouveaux. "%location" est une des rares pièces encore consultables "en conditions réelles", même si son code est considéré comme obsolète par les navigateurs contemporains.

Lire aussi mon article sur le blog codedrops "Jodi : contre l’interface".