Agatha appears, Olia Lialina, 1997-2008

Tags : net art, narration

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Moins connu que son "My boyfriend came back from the war", le "Agatha appears" de Lialina pose des problèmes intéressants : capacité de compréhension technique des visiteurs, problèmes de maintenance du net art, vieillissement de l’esthétique du net art.

"Agatha appears" est une oeuvre en réseau, du net art. Quasiment un sommet dans ce domaine, car elle utilise le concept de "réseau" de manière littérale, comme on le verra.
Matériellement, il s’agit une suite linéaire de pages web que le visiteur suit en cliquant pour passer d’une page à l’autre. C’est la base du web, donc. De petites animations en javascript ou en gif animé racontent l’histoire de Agatha, perdue dans une grande ville la nuit. Elle rencontre un homme intriguant lui proposant de lui apprendre la puissance du net.

L’oeuvre est très "nineties" dans son esthétique. Fond noir dur, image en gif crénelée et rustique. Lialina utilise les technologies disponibles de l’époque : les balises "title" font apparaitre les dialogues en survol des personnages, du code javascript provoque des reloads de la page. La finesse de son travail se lit dans les détails : ainsi, le nom des pages, dans la barre de navigation, comporte des indications de temps et de lieu.

Contrairement à d’autres oeuvres de la même époque (Jodi, superbad par exemple) qui destructurent l’expérience du visiteur en détruisant la compréhension et la logique de l’interface, on a droit ici à un récit écrit, dessiné, structuré pour être suivi linéairement avec attention. Olia Lialina a de l’humour et introduit même de l’érotisme dans ses pages froides. La rencontre entre l’homme qui introduit Agatha à l’internet se passe dans un lieu sans décor excepté un lit dessiné en pixel art. Olia Lialina est la conceptrice du site, la pauvreté du medium internet montre ses limites de codeuse web, mais est surtout une revendication contre l’utilisation commerciale, riche et clinquante qui est en train dans ces mêmes années de monter en puissance sur le net.

Au cours du récit, après un essai raté, Agatha apprend soudain à utiliser le réseau. Un voyage commence alors à travers le cyberspace (comme on l’appelle alors) : Agatha se déplace de serveur web en serveur web. Non pas seulement métaphoriquement, par le biais de la narration, mais littéralement : le récit se poursuit sur des serveurs distants physiquement de milliers de kilomètres, en Russie, France, Angleterre, Etats unis, etc. Agatha y apprend la griserie de la liberté, joue avec le spectateur qui, distrait, met un temps à se rendre compte de la subtilité, car il est face à la même image d’Agatha sur fond noir.

Le recours au récit n’est pas une première dans le travail de Lialina. "My boyfriend came back from the war" utilise déjà la narration comme moyen de production. Le web et ses liens hypertextes donnent au visiteur son propre rythme de lecture. Avec "Agatha appears", Liolina joue sur l’ensemble des paramètres en jeu : url, attribut "title", animation en script sont au service d’un récit linéaire. L’oeuvre possède une poésie particulière, bien balancée entre sobriété, économie et pauvreté.

Maintenance impossible

Agatha appears est une oeuvre fragile. Créée pour des navigateurs de 1997, elle peine à rester compatible. Les javascripts sont basiques, mais les normes ont changé et les bugs sont inévitables. Peut-on updater du code, quand il est le centre d’un travail ? C’est une des questions posées par le net art, ici cruellement mis en avant. Il faut parfois lire le code source pour contourner un bug apparu lors de la consultation de l’oeuvre.
D’autre part, la beauté toute conceptuelle du voyage de serveur en serveur a posé un problème de maintenance évident. Dans la pièce initiale, Olia Lialina avait ouvert des espaces web offerts gratuitement (comme c’était la mode fin 1990) dans différents pays. Mais ces offres généreuses se sont arrêtées au fil du temps. Durant les années 2000, la pièce fut incomplète car l’absence d’un maillon dans la chaine linéaire des pages web est fatal pour cette oeuvre. La pièce a été updatée en 2008, mais la menace reste, du fait de la nature "multi-hébergée" de la pièce. Impossible de concentrer le site sur un seul hébergement sans le dénaturer.

Utopie du net art

Le multi-hébergement n’est pas qu’une astuce. Il révèle un des aspects importants du medium internet, et permet à la net-artiste d’échapper à la logique de la galerie. Olia Lialina, jeune russe dans un pays en pleine réforme vers un capitalisme à marche forcée, fait partie de cette génération d’artistes (avec Vuk Kosik notamment) qui ont vu dans le net un moyen de rompre avec le milieu et au marché de l’art, de se libérer de sa matérialité et de sa géographie pour créer un lien direct avec un public nouveau, qui est en train de se construire et de se former à ce nouveau medium, international, démocratique, permettant une relation directe d’artiste à citoyen, sans passer par la médiation du galeriste.

Ceci fait de "Agatha appears" est une oeuvre radicale, généreuse, aussi pleine d’espoir et d’utopie qu’une photographie d’Alexandre Rodtchenko.