Full effect, Jeremy Bailey, 2011

Full effect est une vidéo postée sur Youtube dans le channel de Jeremy Bailey, qui se définit lui-même comme "the famous new media artist". Cette oeuvre discrète (1324 vues au moment de l’écriture de cet article) produit un ensemble de sensations indistinctes en reliant performance, vidéo et programmation.

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Dans la plupart des vidéos de Bailey, il ne se passe pas grand chose. Une grappe de formes 3D basiques bougent de manière coordonnée, ou le visage de Bailey, un jeune homme mince et maniéré, apparait en gros plan, déformé par le grand angle, parlant face caméra. Et dans toutes les vidéos de Bailey, Bailey parle longtemps, évocant une rencontre, une invitation, un nouveau gadget technologique découvert.

Solitude démocratique

L’artiste moderne a été aux avant postes de la création de stratégies de visibilité. Comment produire un travail attendu mais aussi en rupture avec les normes artistiques en vigueur, comment assurer sa visibilité le plus rapidement possible, comme on dépose un brevet d’invention pour capitaliser la reconnaissance de ses pairs, des galeristes et du marché ? Le narcissisme est un des péchés généralement associé aux artistes, mais tous les acteurs du milieu de l’art savent qu’il est une question de survie. Dans le milieu de l’art, la modestie est un accessoire inutile au prix exorbitant.
Cette question de survie socio-économique est devenue aujourd’hui le lot commun dans un monde globalisé et ultra-libéralisé régenté par les réseaux sociaux. Bailey marque cette radicalisation dans sa pratique, en utilisant un des lieux les plus immédiats de la mise en concurrence des flux vidéos : Youtube. Le nombre de "look at this" proféré dans ses vidéos est symptomatique d’un entertainement fébrile et angoissé. La peur de mourir seul et oublié est une des peurs les plus tabou de notre société hyperconnectée. Longtemps l’apanage des puissants, cette peur est désormais démocratisée, et dans les démocratie de masse, elle produit bon nombre de comportements nouveaux, via les outils numériques en particulier.

High techn low tech

L’installation interactive est un des domaines de l’art numérique les plus demandeurs en ressources. Ces installations sont fragiles, demandent du matériel fiable et le plus souvent couteux. Leur mise au point demande des heures d’efforts et des assistants qualifiés. Les effets sont rapidement banalisés et la surenchère est quasiment un mot d’ordre. Le secteur de l’événementiel utilise abondamment les installations interactives comme outil de promotion commerciale et déploie des moyens bien au delà de ceux de la plupart des artistes numériques.
Bailey ne peut rivaliser avec ces moyens. Bien que connecté à des développeurs de logiciels, il s’appuie sur sa propre expertise et ses capacités de codeur pour créer ses dispositifs. Leur relative indigence met en porte à faux l’affirmation de Bailey comme "famous new media artist". On ne peut pas non plus parler dans son cas d’une utilisation géniale (au sens de transcendance du génie) du medium. Bailey utilise des outils balisés, comme la reconnaissance de squelette, l’espace et les formes d’une 3D de base. Sa plus value pourrait alors être dans la dimension performative de ses vidéos. Mais là encore, elle s’énonce plus comme des démos rapidement jetées, terminant le plus souvent par une gesticulation effrennée épuisant ses dispositifs. Au bout du compte, on se demande donc bien ce qui peut bien faire des vidéos de Bailey de l’art.

L’art se juge sur pièces, et en l’occurrence "Full effect" est à mon sens de l’art. Cette vidéo est une confession face caméra, un genre établi aussi bien en vidéo art que dans le cinéma et sur youtube. Elle montre Bailey filmé en gros plan sur fond noir, évoquant la difficulté de montrer ses émotions, voix de plus en plus chevrotante dont on ne sait si elle est mauvais jeu d’acteur ou trouble réel. Après avoir confessé vouloir donner un meilleur accès à l’intimité de ses émotions, Bailey fait passer l’image vidéo à travers une série de filtres vidéos altérant l’image en temps réel, chaque changement cadencé par un "Do you understand now ?" au ton plutôt accusateur. La vidéo se termine par le clic de la souris sur le bouton stop.
L’ironie étrange de ce quelques minutes de vidéos est que non, on ne peut avoir accès à l’intimité émotionnelle grâce à des filtres vidéos. Mais cette démonstration se teinte immédiatement d’un vertige angoissant grâce à l’indécidabilité de l’objet. C’est que l’ironie de Bailey n’est jamais attestée, et que le dispositif est désarmant de simplicité.

On peut rapprocher le travail de Bailey de celui Nelson Sullivan, ce vidéaste new yorkais qui fixera sur cassette une tranche importante de la vie de la communauté homosexuelle des années 80’ en tenant la caméra vidéo retournée vers lui. Nombre de ses vidéos traitent d’intéractions sociales difficiles, comme celle-ci, parlant de la fureur froide de Sullivan de ne pas trouver ses amis.

Comme Warhol apparaissant en bon artiste pop dans un épisode de "Love boat" (La croisière s’amuse) en 1985, Bailey utilise le medium le plus ingrat, la vidéo youtube, pour exister. La concurrence maximale qu’il paie au prix fort, le faible nombre de visions de "full effect" en atteste.

Désarmer le jugement

Une de mes convictions est qu’il existe plusieurs fonctions de l’art, et qu’une de ces fonctions est de désarmer, c’est-à-dire pendant un court moment de suspendre le jugement (on dit baisser les armes ou faire tomber les barrières), en espérant qu’une réorganisation du sens puisse se faire dans cet intervalle. Pour être désarmant, une oeuvre doit être puissante émotionnellement (c’est la méthode la plus douteuse) ou nous mettre face à un expérience indécidable, qui active les sens de manière plus forte, et donne tout la place au fameux "le libre jeu de l’imagination et de l’entendement" dont parle Kant dans son esthétique. La confession de Bailey fait partie de cette deuxième stratégie. Œuvre de petite portée, elle produit cependant des connections multiples entre elle et notre propre expérience du monde, connections en partie au moins mise en place par Bailey lui-même. C’est le signe indéniable que nous avons là une œuvre et donc un artiste.