Hommage et citations, exemples

Hommages et citations abondent dans les arts numériques, cet article prend des exemples de citations d’oeuvre non-numérique dans les arts numériques, et pas par exemple des citations internes aux arts numérique (Super Mario Cloud de Arkangel par exemple)

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Mickey va au musée / Walt Disney Productions

Ce premier exemple n’est pas revendiqué comme art numérique, mais il en est manifestement. Reprenons.
Dans une bande dessinée de 1947, Mickey enquête dans un musée. Walt Disney, auteur du récit, méprisait l’art moderne, et remplit de caricatures d’oeuvre d’art les murs du musée qui servent de décor à l’histoire.

Bertrand Lavier, en bon conceptuel ("Inspiration ne rime pas avec transpiration" est une de ses devises), a eu l’intuition qu’il y avait là quelque chose à exploiter, et a délégué en 2002 à des techniciens un travail de fourmi : extraire de ces images les oeuvres d’art exposées pour les reproduire à échelle 1/1 du monde des souris à celui de l’espace d’exposition réel. La plupart des oeuvres ont nécessité un travail de transformation numérique : redresser les perspectives, enlever les éléments cachant des morceaux de tableaux, et quelques oeuvre en trois dimensions ont requis une reconstitution via des logiciels 3D. Ce travail numérique invisible montre bien la fine ligne qui sépare art dit traditionnel avec ceux dits "des nouveaux médias". La percolation a commencé depuis longtemps.

>> Quelques images de l’expo

Deep throat / Deep ASCII

L’année 1972 a semblé doublement marquante pour Vuk Cosik : c’est l’année de la sortie de Deep throat, qui marque l’age d’or du hard américain. C’est aussi l’année de la sortie de Pong, qui marque l’arrivée du jeu vidéo pour le grand public. Tous deux seront des succès commerciaux époustouflants.

Cosik va conglomérer ces deux événements dans un seul objet, un jeu de café projetant le film X culte en version ASCII, selon le programme du ASCII art ensemble dont il fait partie, dont le propre est de transformer des films cultes en version ASCII.

>> Le film (en ASCII bien sûr)

Date paintings / OnKawaraUpdate

Les "date paintings" de On Kawara sont des objets simples et vertigineux. De différents formats, ces toiles monochrome reçoivent en lettres blanches la date du jour où elles ont été peintes. Elles sont donc tautologiques, ce qui est typiquement conceptuel, et incorporent dans l’oeuvre une information qui est traditionnellement placée à côté de l’oeuvre, sa date de réalisation. On Kawara glissait traditionnellement dans la boite qui sert d’écrin à la toile une coupure de presse du jour, objet énigmatique qui ne dit rien sur la toile pas plus que la toile ne l’éclaire. La toile est un moment de la vie de l’artiste ce jour là, lui même portion du monde ce jour là.

En 2001, MTTA (un duo d’artiste) crée une version web de cette série, toujours active actuellement. La date du jour y est affichée, et un clic sur la date récupère un article de presse. Une parfaite machine célibataire, qui n’appartient plus à personne.

Alerting Infrastructure ! / Samson

"Samson" de Chris Burden (1985) était un montage mécanique fait d’un tourniquet et d’un cric géant. Chaque visiteur passant le tourniquet actionnait le cric, poussant sur les murs porteurs du lieu d’exposition de quelques microns.

J. Brucker-Cohen a fait avec Alerting Infrastructure ! (2003) une citation simple et efficace. Chaque visite de la page web de son projet actionne un dispositif dans l’espace de la galerie : un marteau-pic surspendu à un cable est alimenté pendant quelques secondes, sutillant de manière anarchique et piquetant un mur dédié.

Présentation de Samson par Burden (Flash Video, 3.7 Mo)

Agatha appears / Better scenery

Pas vraiment une citation mais un parallèle intéressant.
Olia Lialina a réalisé en un travail, "Agatha appears" (1997), low tech comme elle sait les faire, dans lequel une histoire est éclatée non seulement dans son récit, mais aussi sur l’ensemble du réseau. Un clic nous fait avancer par bonds incertains dans l’histoire, mais nous fait sauter, de manière invisible ailleurs que dans l’url, de serveur en serveur, comme le fait l’héroïne du récit, Agatha.

Adam Chodzko, de son côté, a créé avec "Better scenery" (2002) un réseau mondial de panneaux narratifs expliquant comment... se rendre d’un panneau à un autre. disposés dans des lieux hétéroclites (champ, déserts, intérieur d’usine), écrits de manière simple, ils nous invitent à faire des centaines de kilomètres dans un jeu de piste mondial.

>> Adam Chodzko
>> Agatha appears

Empire / Empire 24/7

Le plus direct, peut-être, des citations présentées ici est le "Empire 24/7" (1999) de Wolfgang Staehle, qui fait explicitement référence au "Empire" de Warhol (1964). Le film de Warhol, un trèèès long métrage (plus de 8 heures), où l’Empire state building de New York était filmé entre 8h06 du soir à 2h42 du matin, en ralentissant de plus le film projeté à 16 images/secondes. L’expérience du temps réel, l’aspect minimal de la narration (le jour tombant sur le plus haut building de NY), en ont fait un film marquant des années 60’.

Lors de l’exposition "net_condition" à la ZKM, Staehle (fondateur de the thing, réseau pionnier du net art) installe à son tour une caméra, mais la pellicule est remplacée par le net, et la projection est instantanée. l’expérience du décalage horaire et de l’instantaneité remplace le temps réel de Warhol. La compression de l’espace par la transmission du réseau est restituée dans ce travail avec l’apparition d’une nouvelle image toutes les 4 secondes.

Un extrait de "Empire" de Warhol (Flash Video, 11.4 Mo)

Flavin /Read

Dan Flavin travaillera à partir de 1964 uniquement avec des tubes fluorescent et leur structure. Après un mauvais accueil de ce travail jugé trop beau pour être minimaliste, il deviendra un des fer du minimal art. Irradiation de la lumière dans l’espace autant que l’objet néon lui-même l’intéresse. Regarder un objet qui sert d’habitude à regarder fait partie de la logique de déconstruction de l’artiste, mais son travail passera vite d’un simple geste quasi conceptuel à un travail de plasticien.

En 2006, Steven Read réalisera une pièce qui n’est pas une citation précise, mais plutôt un hommage au minimal art et Flavin en particulier. Il s’agit d’un écran monochrome d’un vieil ordinateur (un apple 2) exécutant un programme simple, qui remplit son écran de caractère, projetant une lumière verte dans une pièce de petite dimension. Sin une dimension Cynétique est ajoutée au travail, assez étrangère à Flavin (ses néons étaient simplement allumés), l’allusion est claire. Evidemment, l’écran allumé éclairant l’espace est entretemps devenu une expérience plus intime, là où les néons indistriels de Flavin jouaient d’une expérience plus distante, plus "cool white".

Flavin sur wikipedia
La fiche du travail de Read

o1’s, performances sur second life

Depuis 2007, les 01’s ont réalisé sur secondlife une série de performances "live" qui réédite des performances historiques de l’art des années 70-80. Le fameux "shoot" de Chris Burden est assez emblématique.
Dans cette pièce de 1971, Burden a demandé à une personne de froler son bras avec une balle de fusil. Le risque pris pas le performer était limité, mais réel. La balle traversa le bord de son bras, allant plus loin que prévu et rendant célèbre cette performance plus qu’elle n’aurait dû (de mon point de vue, ce n’est pas parmi les meilleures performances de Burden).

Lorsque les 01 rééditent cette performance en 2007, à l’intérieur du logiciel en ligne secondlife, on est loin du risque faible mais réel de Burden. Tout comme l’artiste Marco Cadioli, reporter de guerre dans les parties de Counter strike, la virtualité du monde en réseau réduit à néant les risques physiques. Du coup, délesté de cette physicalité, est-on plus proche des concepts, donc de l’essence de ces travaux ? C’est une des questions posées par ces performances online.

Hans Haacke/Josh On

Hans Haacke est un artiste conceptuel pur jus. La forme eclectique de ses interventions (de la photocop sous cadre à la sculpture monumentale publique), qui montre un faux faible attachement à la forme, cohabite avec une constance dans son approche politique de l’art. Dénoncer, mettre à nu, les relations entre culture et pouvoir, dans ses divers aspects : musée et milieu de la finance, artistes et gouvernements, histoire et histoire de l’art. Les musées, dans les années 70, traversent des crises d’identité, critiqués pour leur pouvoir abusif de "lieu de l’art" et leur top peu d’implication dans l’art contemporain, leur côté "mouroir de l’art". Les artistes engagés, comme Haacke (ou buren et d’autres encore) ne peuvent plus l’approcher que dans la critique, l’ironie, voire le mépris. Pourtant ils y seront invités, recevant commandes et aides diverses.
Un des travaux importants de Haacke dans le début 70 est "Shapolsky real estate holding". Une commande du Guggenheim, à laquelle Haacke répond par un travail inacceptable pour l’establishment du musée : la dénonciation des grands propriétaires immobiliers des quartiers pauvres de New York.
146 photos pourries de façades délabrées, des notes dactylographiées sur papier machine, des plans mettent en évidence que les quarties pauvres, laissés à l’abandon, sont aux mains de quelques propriétaires riches, dont principalement Shapolsky, donateur généreux du Guggenheim...

La forme est volontairement pauvre, l’esthétique ne doit pas freiner la froideur de la monstration. C’est un dossier, juste mis sous cadre. Haacke atteint son but : le musée annule la présentation du travail, sous le motif "deals with ’specific social situations’ not considered art".

En 2004 Josh On met en place une application fabriquée avec flash "They rule", qu’il construit comme un outil de recherche, à compléter par tous. Il permet de visualiser, de manière riche et interactive, les membres des CA des plus grandes sociétés internationales, et les liens qu’ils entretiennent entre eux, par un biais strictement professionnel. Qui s’assied à la même table que qui, pour y prendre des décisions, dans toutes ces grandes compagnies qui ont un impact réel sur nos vies ? "They rule" permet de le découvrir en quelques clics et une base de donnée.

Entre les deux travaux des différences et similitudes très intéressantes : Haacke s’inscrit dans une relation œdipienne au musée, mord la main qui le fait vivre, là où Josh On travaille dans un monde globalisé où personne ne l’attend, avec un outil qui ne pourra pas déstabiliser les groupes puissants qu’il symbolise par des tables et des icônes anonymes.
Le musée semble un milieu bien confiné à côté de l’univers que dénonce Josh On, et le rôle de l’esthétique a changé dans les 20 années qui séparent les deux travaux. Même si l’application de Josh On est d’une grande sobriété, elle fait un pas vers le visiteur que Haacke se refuse à faire. C’est que celui-ci s’adresse au musée lui-même plus qu’à un public, faisant du spectateur, un témoin du face à face qui rend victorieux Haacke là où il semble perdre : en se faisant interdire, il prouve sa pertinence, la justesse de sa révolte. Josh On ne peut espérer telle réaction, et sa démarche est plus matinée de "citoyenneté", ce désir de rendre conscient un public vaste pour opérer des changements sur le long terme en faisant confiance à l’humain.

Un article sur Haacke