Le Dr Dvorak ou le rapport technologie/entreprise

Bien avant Microsoft et ses terribles méthodes d’imposition de standards, l’aventure de Dvorak nous rappelle qu’il ne suffit pas d’améliorer une technologie pour la voir remplacer l’ancienne. En plus des habitudes du public à changer, c’est toute une chaîne de décision et de production qui va faire de la résistance passive, et même active.

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Les claviers utilisés quotidiennement par des milliards d’utilisateurs, les fameux qwerty et azerty, ont été "designés" en 1860. Le premier modèle de machine à écrire, la TypeWriter de Remington, conçue par Christopher Latham Sholes, avait un problème de conception : les bras activés par les touches revenaient trop lentement à leur position initiale, et les bras se boquaient les uns les autres en cas de frappe trop rapide. Plutôt que de résoudre ce problème technique, Sholes réflechit alors à une disposition anti-ergonomique des touches du clavier destinée à ralentir la vitesse de frappe. L’anecdote serait ridicule si le clavier qwerty n’était pas presque 150 ans plus tard toujours utilisé.

L’industrialisation, et la production en grande série ont rendu plus cruelles les fautes de conception en amont. Qu’un objet soit dupliqué en série était très rare auparavant. Le marteau a été conçu par des centaines de personnes, par des générations de copies améliorée, par exemple, ce qui rend son poids, sa longueur de manche, sa forme simple et ergonomique. Avec l’industrialisation, qu’une solution momentanée devienne un standard n’est pas rare. Le cas du clavier qwerty est particulièrement intéressant car il nous touche tous (l’azerty est une traduction du qwerty en respectant le ralentissement de frappe) et que des tentatives ont été mises en place très rapidement pour corriger le dispositif.

D’une part, la version 2 de la Remington TypeWriter, datant de 1878, améliore largement le modèle 1. On peut voir ce que l’on tape, on y trouve majuscules et minuscules, etc. Mais surtout, des ressorts montés sur les bras permettent un retour plus rapide. La commercialisation du modèle 1 ayant été assez faible, il aurait été possible de lancer le modèle 2 avec un clavier repensé. Mais ça n’intéresse visiblement pas Remington, constructeur d’armes et de machines à coudre. Sholes lui-même proposera un clavier plus ergonomique, mais cette amélioration ne sera pas jugée nécessaire par le constructeur.

Le modèle 2 est un réel succès commercial, il va lancer l’écriture dans l’histoire de l’industrialisation. Dans la seule année 1900, 100.000 machines à écrire seront vendues.

Dès lors, autour de cette machine vont se développer un ensemble de services : secrétaires, formateurs, écoles vont se conformer au Qwerty et le promouvoir dans les usages. Le clavier inefficace n’a aucune alternative, c’est un standard monopolistique incontesté.

Le docteur Dvorak, Samson perdant

Dans les années 1930, le docteur Dvorak, professeur en psychologie et pédagogue, étudie l’usage du clavier et met au point une disposition des touches pour un clavier plus ergonomique qui porte son nom : le clavier Dvorak. Le clavier Dvorak prend en compte l’utilisation courante du clavier pour la langue anglaise, met les touches les plus utilisées sur la rangée du milieu du clavier (là où la main est le plus au repos), y concentre les voyelles et les consonnes les plus courantes. Le clavier Dvorak est donc moins fatiguant, répartit mieux l’effort sur les deux mains et sur les doigts les plus costauds. Bref c’est une réelle amélioration dans l’ergonomie. Ses études montrent aussi qu’il s’apprend plus vite et augmente le rendement de la frappe, et réduit les risques de maladies de travail.

Mais le clavier ne sera adopté que minoritairement. Les démarches de Dvorak et de ceux qui l’appuient vont se heurter à toute la chaine de production et de service autour de la dactylographie : les fabriquants de machine ne veulent pas mettre en cause un standard sans concurrence, les usagers ne veulent pas lacher une apprentissage souvent douloureux. Les pédagogues ne sont pas intéressé non plus à remettre en joue leur méthodes. Tous appuient leur refus les uns sur les autres : les fabriquants s’appuient sur une absence de demande, les usages sur une absence d’offre.

Dvorak mourra en 1975, passablement dégouté par le travail fourni pour améliorer l’ergonomie du travail de millions de personnes, et le peu de reconnaissance qu’il aura reçu pour cela. Et encore, ce décès précède l’explosion de l’utilisation des claviers liés à l’informatique ! Le clavier Dvorak américain sera tout de même normalisé par l’ANSI.

Le mensonge de la modernité

Le cas du clavier Dvorak est donc intéressant : l’innovation ne suffit pas dans le monde industriel, il faut pouvoir l’imposer, et non pas seulement la proposer. Les modes d’imposition sont divers : Sholes a été l’inventeur, qui a été la meilleure position comme souvent. D’autres fois, comme dans la guerre des navigateurs, c’est la position dominante dans le marché englobant la technologie, qui permet d’imposer ses options techniques.

De rares exemples existent dans lesquels la concertation permettra d’amener une innovation technique au rang de standard. Le format JPEG en est un exemple : il tire son nom du Joint Photographic Experts Group, deux groupes d’experts qui ont planché ensemble sur un format de compression, qui sera massivement employé dans la compression d’images informatiques, sur le web et dans les appareils photos numériques.

Il faut aussi noter que l’imposition informelle d’un standard n’a pas que des mauvais côté : le MP3, par exemple, est dépassé technologiquement. Mais il est un standard absolu, et à ce titre il peut être utilisé partout, reconnu partout, et transformé en tout. Derrière lui, une panoplie de format de comprssion audio se battent, certaines propriétaires, d’autres libres, ce qui malheureusement ne produit que cacophonie et multiplication de problèmes.

L’histoire de la relation en innovation et standards commerciaux est en tous cas truffée de cas comme le clavier qwerty et la croisade de Dvorak. Des histoires dans lesquelles peu de David gagnent sur Goliath.

Quelques liens

Un comix sur l’histoire du clavier Qwerty et la croisade de Dvorak, par Alec Longstreth notamment

De la documentation sur le clavier Dvorak (fr-dvorak-bépo) pour le français.