"Christ mourant", Antoine Schmitt, 2006

"Christ mourant" est une projection vidéo, sur mur ou drap, selon les contextes. On peut y voir un ensemble de parallélépipèdes, bâtons luminescents disjoints aux arêtes marquées. Pas de décor, pas d’accessoires, pas de chair, mais la silhouette produite par l’organisation des éléments est sans ambiguïté : nous sommes face à un christ en croix.

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La figure minimale de christ produit rapidement une forme diffuse de malaise : elle est traversée de légers mouvements. Bras, jambes, tête et torse se meuvent, lentement ou par à coup, de manière naturelle. Ils donnent à la figure abstraite une présence physique forte. Par la mécanique de l’empathie, nous pouvons ressentir la douleur de Jésus de Nazareth bien mieux que ne nombre de statuettes en bronze rencontrées depuis l’enfance.
Schmitt a utilisé une émulation logicielle de la pesanteur et des contraintes physiques d’un corps humain, pour modéliser la gestuelle d’un corps cloué en station debout — ou crucifiement. Du coup, son Christ restitue une douleur synthétique sans début ni fin, une agonie potentielle et infinie.

Plonger dans l’histoire

A contrario de nombre d’œuvres numériques travaillant sur l’extrême contemporain avec l’analyse de flux, de "big data" et l’utilisation de réseaux sociaux, Schmitt plonge les mains dans une iconographie riche de plus de 500 ans d’histoire, qui a donné lieu à de multiples chefs-d’œuvre, et fait l’objet de débats esthétiques et théologiques. Sa version appartient à la catégorie du "Christus dolens" (Christ souffrant), typiquement représenté avec la tête penchée, écrasé par la gravité terrestre, partageant notre sort à travers la douleur ressentie et le sentiment déchirant de l’abandon : "Père, pourquoi m’as-tu abandonné ?".

Schmitt avoue avoir été influencé par le retable d’Issenheim, représentation maniériste montrant un christ aux mains singulièrement tordues par la souffrance.

"Lorsqu’il traite de la condition humaine, mon travail artistique implique souvent une entité vivante placée dans une situation délicate et s’intéresse aux formes d’empathie qui se mettent en place entre les spectateurs et cette forme vivante. Bien que je ne sois pas croyant, j’ai toujours ressenti une grande empathie et une fascination pour cette situation délicate par excellence : le Christ sur la croix, souffrant et se sacrifiant pour le salut de l’humanité. Mon travail ne pouvait pas un jour ou l’autre ne pas aborder le sujet. Le Christ Mourant est un hommage, non détourné, pour le Christ, que je considère comme une création culturelle remarquablement et mystérieusement symptomatique des tourments de la psyché humaine.

Dans le Christ Mourant, je me suis focalisé sur le moment climactique de la mort du Christ sur la croix et je fais durer ce moment indéfiniment. Le personnage que nous voyons ne meurt jamais mais il meurt toujours. Dans cette pièce, j’ai recréé, en utilisant des modèles 3D et un moteur de physique inspirés de ceux des jeux vidéo, les conditions physiques de la mort du Christ : un corps pendu par les mains et les pieds cloués, tentant de tirer sur ses bras pour pouvoir respirer, ne pouvant tenir cette position exténuante, essayant sans fin. Le personnage que nous voyons souffre vraiment indéfiniment, dans son monde à lui, et nous le sentons.""

"Pas d’intéraction"

La description de la pièce par Schmitt spécifie : "Pas d’intéraction". C’est une métaphore ironique de cette figure importante de la chrétienté. Nous ne pouvons en effet interagir avec un christ en croix, il nous est légué par la culture judéo-chrétienne, dont il incarne le concept de rédemption. Image maîtresse surexploitée, elle a pourtant subi tout au long de l’histoire de l’art "l’effet Warhol" par sa production mécanique en série. "Plus on regarde exactement la même chose, plus elle perd tout son sens, et plus on se sent bien, avec la tête vide."

On ne peut mettre au dessus de la porte d’une maison la figure d’un corps agonisant que si elle est devenue un symbole, ou une icône. C’est donc une image aussi violente qu’anesthésiée, suspendue haut dans les églises de chaque village, embrassée à genoux et les mains jointes par des générations de paysans et d’aristocrates pour des péchés finalement inexpiables. Un instrument puissant.

Infini est le logiciel

La force du travail de Schmitt est de redonner de la présence à son Christ. Le corps redevient soudain proche, et son agonie palpable. L’abstraction du corps, pour ne laisser que le mouvement, permet de dégager la pièce d’une débauche d’effets charnels dont nombre d’œuvres d’art on fait leur succès : le sang, la sueur, les larmes, mais aussi le beau visage have, les yeux implorants, les plaies, les muscles saillants, tout ce qui fait du corps du christ cette offrande totale, une spectaculaire figure du rachat de nos péchés par un Dieu descendu parmi les hommes.

Du coup, la concentration de notre intention va sur ce malaise physique, ce corps soumis à la fatigue et la pesanteur, ce qui produit une empathie paradoxalement plus forte, et un désir d’agir nouveau face à cette figure quasi millénaire. La représentation, même cinématographique (on peut penser par exemple au La dernière tentation du Christ de Scorsese) de la passion nous entraine immanquablement dans le spectacle tragique auquel nous assistons en spectateur désolé et distancié. Schmitt recrée cette situation, mais la suspension infinie de ce moment d’agonie convoque plus tragiquement cette impuissance, car la prison du Christ est manifestement logicielle, constamment recalculée, aussi réelle d’un point de vue probabiliste qu’elle est immatérielle, représentation évanescente dans laquelle nous nous projetons.

Du coup, c’est notre impassibilité même face à la représentation de la douleur qui soudain interrogée. Celle du Christ, celle offerte par les médias, qui est convoquée à sa suite. L’impuissance et sa mécanique de culpabilité sont soudain rejouées, et on se surprend à penser qu’il n’est peut-être pas trop tard pour soulager les douleurs de cet homme, ce qui est une pensée aux conséquences incalculables.