Photo album, Cody Trepte, 2007

Tags : binaire, livre, transmodal, conceptuel

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"Photo album" se présente sous la forme d’une étagère sur laquelle sont rangés des livres consultables à la tranche noire. Sur la couverture, la description d’une photo souvenir. A l’intérieur, les données binaires de cette même image.

Les arts numériques exposent/invoquent souvent des processus, dont l’oeuvre présentée est le résultat déceptif. De ce point de vue, on ne peut s’empêcher de voir la une filiation avec l’art conceptuel, dont l’entreprise était de faire cheminer le spectateur depuis la matière morte - l’objet présenté -, à travers le procédé qui l’a généré, vers la pensée et ses multiples connections intellectuelles et émotionnelles, qui en sont l’origine.

Les livres de la pièce "Photo album", de Cody Trepte, un jeune artiste américain vivant à Los Angeles, sont dans cette lignée. Trepte cite d’ailleurs dans les titres de ses oeuvres Sol Lewit aussi bien que Alan Turing, comme si le pont entre la recherche sur l’intelligence artificielle et l’art conceptuel était évidente. C’est pourtant à Hanne Darboven, une des plus radicale des artistes conceptuelles, que l’on pensera avec cette pièce, ou l’information est à la fois gonflée - de l’image vers un texte binaire - et en même temps ramassée dans la forme du livre.

Hanne Darboven, EinJahrhundert, 1971

Les "Photo albums" ne nous permettent pas de voir sous forme iconique (analogique) la photographie. On serait tenté de dire "ne nous permet pas de voir l’original" mais, ironiquement, les données binaires constitue l’original. Les photos souvenir sont désormais réalisées avec des appareils numériques, et le tirage argentique est donc une interprétation analogique réalisée à partir d’un document numérique. C’est ce que nous jettent au visage les pages de 0 et de 1 sagement posés avec une police "monospace".

Trepte donne donc à voir deux signifiants, le texte évoquant sur le mode de la description humaine un contenu faisant appel à notre imagination, et un texte littéral décrivant l’image d’un point de vue digital. Les deux descriptions renvoient humains et machines dos à dos. Si la description digitale est plus exacte (elle décrit l’image morceau par morceau de manière exhaustive), elle est inutile dans le monde analogique où elle est projetée : personne ne peut lire ce livre. La description quant à elle est courte, synthétique, laissant apparaitre l’écriture descriptive comme un codec humain très puissant, une affirmation ironique de la supériorité des hommes sur les machines par leur capacité à faire sens, et agir par émotion. Car d’un point de vue digital, les livres posés sur l’étagère contiennent tous la même chose, des données brutes équivalentes.

Voir aussi la pièce "1 Year of Archived Email"