"The Pirate Cinema", Nicolas Maigret, 2013

Cette installation offre la visualisation de paquets d’information envoyés et reçus entre un serveur (installé en Suède) et un ensemble d’ordinateurs connectés, partout sur la planète, à travers le protocole peer to peer.
Elle offre des images spectaculaires, provenant principalement de blockbuster et de clip vidéos à la mode, une soupe pop posant la question des droits, de l’échange illégal de données et dans une culture globalisée.

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L’installation est constituée de 3 écrans grand format affichant des images, accompagnés de sons fragmentés, au gré des échanges entre le serveur de l’artiste et ses contacts en peer to peer.

Tracking de flux

Le protocole peer to peer apparait après la chute sous le coup de procès à répétition du premier gros système d’échange de fichiers pirates, Napster, créé en 1999, et qui partagera les données de 80 millions d’ordinateurs à son apogée, avant de devenir payant en 2001.
Napster tombe à cause d’une faille dans sa structure : les applications installées sur les ordinateurs personnels se connectent sur un serveur central qui possède la liste de tous les fichiers partagés. Le partage de cette base de données est illégal. Le Peer to peer résoudra ce problème par un protocole ne nécessitant aucune centralisation de l’information, même celle de l’endroit où se trouvent les "clients". Ce système sera appellé torrent, ou bittorrent, ou plus génériquement "peer to peer". C’est un protocole et pas une application spécifique, il n’appartient donc à personne.

Ce que l’installation de Nicolas Maigret affiche, ce sont les contenus des paquets d’information. Ils transitent non pas bits par bits anarchiquement, mais par petits morceaux aggégés. On peut donc voir passer une seconde de musique, des frames d’un fichier vidéo, parfois rendu illisible par le codec vidéo employé. Les vidéos sont la plupart du temps composées d’images-clés (images complètes que l’on retrouve à intervalles réguliers selon le degré de compression (toutes les 24 images par exemple) et des des images intermédiaires qui ne renseignent que les parties de l’images qui sont différentes de l’image-clé (voir l’article sur ce sujet, sur ce site). Récupérer et afficher une image au hasard dans le flux d’un fichier se solde donc souvent par un résultat "glitché"

Un ensemble de scripts est donc développé pour charger les 100 torrents les plus populaires sur le site Piratebay. Le serveur chargé d’opérer les transferts recherche d’autres ordinateurs procédant aux transfert des mêmes fichiers et commence à recevoir et envoyer les données. La liste des paquets, leur provenance, leur destination, leur type, le nom, bref les métadonnées, sont alors analysés et certains des paquets sont choisis pour être affichés sur les écrans de l’installation, en même temps qu’une partie des informations.

Voyeur de Hans-Peter Feldmann est une série de livres dans lesquels l’artiste allemand place sans cohérence apparente des images provenant d’un spectre large de sources : journaux, revues d’actualité ou revues érotiques, livres d’histoire, etc. Page après page, on peine à trouver un fil rouge quelconque. Les livres sont au final le reflet pop des images auxquelles peut être exposé chacun d’entre nous au cours d’une journée, d’une période ou d’une vie, soulignant la quasi impossibilité de faire sens, tout en étant constamment demandeur d’en voir plus, d’où probablement le titre de la série.

"The pirate cinéma" partage la même vision pop et le même refus du sens, mais en prenant pour cible la "top list" du site Piratebay, il soumet le visiteur à un flux sélectionné qui renvoie à la question de la popularité. Blockbusters, érotisme et pornographie sont sur-représentés, renvoyant à une industrie culturelle globalisée à faible spectre, constamment mise à jour, sans jamais faire oeuvre de mémoire, ni brasser les nombreuses sous-cultures du net. Des surprises apparaissent ça et là, au grè de fluctuations du réseau, mais la plupart des visages et images apparaissant appartient au même monde que nous, ce qui en fait une oeuvre pop dans la lignée du pop art le plus tapageur, celui de Warhol. Warhol renvoyait d’ailleurs à son public la question du choix, en prétendant n’être qu’un miroir, qui mis face à un autre miroir, celui du public, ne renvoie simplement rien.

L’oeuvre semble avoir pour but ultime de manifester, donner forme au concept abstrait de "flux". De la visualisation de données qui se rapproche elle-même d’effets hollywoodiens, alliant images suaves, glitches et images connues, comme une part visualisée de l’inconscient collectif de la culture globalisée.

Johnny Mnemonic, Robert Longo, 1995.

Minority report, Steven Spielberg, 2002.

Une interview de Nicolas Maigret sur libération