Random Darknet Shopper, !Mediengruppe Bitnik, 2015-2016

Un ordinateur connecté à internet reçoit 100 dollars (convertis en bitcoins) par mois, à dépenser sur le darknet suivant une procédure aléatoire. Les produits sont livrés sur le lieu d’exposition et y sont exposés.

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La pièce Random Darknet Shopper est connue pour avoir mené à l’arrestation de l’ordinateur lors de son exposition en janvier 2015 à la Kunst Halle de St. Gallen, en Suisse. L’odinateur avait fait livre des pilules d’extasy et un passeport hongrois, ce qui a motivé une descente de la police suisse qui a emporté les objets interdits et l’ordinateur. L’ordinateur a fini par être relâché, mais les pilules seront détruite.

 !Mediengruppe Bitnik est une installation produite par un collectif d’artistes vivant entre Zurich et Londres, Carmen Weisskopf et Domagoj Smoljo. Ils s’intéressent depuis des années au bots et aux question d’autonomie et de confiance que nous pouvons entretenir avec eux.

De leur propre aveu, le bot en action dans la pièce Random Darknet Shopper n’est pas de la programmation de haut vol, une forme d’intelligence complexe.
Il est beaucoup plus facile en programmation d’utiliser les fonctions de random que d’entrainer une intelligence artificielle à faire des choix basés sur des algorithmes. Mais le propos des auteurs n’est pas de créer une machine fascinante par son autonomie, mais de mettre en place une chaine d’action qui fait sortir des décisions et entrer des objets dans la galerie. Le but était aussi de ramener des objets variés, représentatifs de ce monde mystérieux et craint que l’on nomme parfois Deep web, parfois Dark net.

Ready-made et petites mains

La pièce parle par ailleurs surtout de l’aller-retour entre informatique et monde réel. Elle révèle une forme de Deep world, une couche cachée de la société capitaliste, intrinsèquement liée à elle, dans laquelle se produisent des contrefaçons diverses, des objets interdits et omniprésents, et qui parlent du désir.
L’ordinateur de Random Darknet Shopper est donc une machine désirante, ce qui est une première référence à Duchamp.

L’urinoir de Marcel Duchamp, dont le non est "fontaine" et daté de 1917, est la pièce probablement la plus célèbre de l’artiste français, un objet lisse et industriel, transféré dans le champ de l’art par la simple volonté de l’artiste, une signature et une institution. L’urinoir signe l’irruption radicalisée de l’industrie dans l’art moderne. Duchamp a plusieurs foix évoqué le "choix d’indifférence" pour caractériser le moyen par lequel il faisait entrer tel ou tel objet dans son corpus de ready-mades.

Dans le cas du Random Darknet Shopper, l’éla informatique est utilisé, l’ordinateur ne prend pas la peine de simuler un "profil" de client cohérent. A l’arrivée, les paquets livrés sont installés dans des vitrines disposées les unes à la suite des autres, avec leur emballage. Ce qui est donné à voir donc, n’est pas simplement des objets industriels au fini anonyme accessible à travers une technologie neutre, mais un écosystème global incluant de larges parties de la société : travailleurs, transporteurs, livreurs.

Duchamp constatait la défaite des artistes face aux formes pures de la production industrielles et appelait les artistes à se détacher de la recherche du beau ("l’art rétinien", comme il l’évoquait avec une certaine condescendance) pour s’adonner à l’exploration des relations complexes entre formes, dispositifs et sens
 !Mediengruppe Bitnik se situe dans le prolongement de cette réflexion, mais dans une ère post-industrielle et une économie capitaliste triomphante. La célébration ambiguë de l’objet industriel de Duchamp est ainsi prolongée par l’exhibition de la contrefaçon, du faux, comme dernier stade de la marchandisation du monde. Là où le fini industriel, lisse et impersonnel, fascine Ducamp pour la disparition de l’auteur derrière la machine, Carmen Weisskopf et Domagoj Smoljo offrent aux regards les paquets de transport abimés qui nous rappellent que cette esthétique est rendue possible par des millions de petites mains.

Une interview des auteurs pour le projet "Exposing the invisible"