"The french democracy" de Alex Chan, 2006

Le film ultracheap "The french democracy" condense plusieurs aspects intéressants des arts numériques : outils numériques détournés, hybridation entre haute technologie et basse technologie, activisme, diffusion virale et fulgurance artistique.

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Techniquement, il s’agit d’un machinima (voir ci-dessous) qui fait un zoom arrière sur les événements des émeutes de 2005 en France. Partant du fait divers initial (2 ados meurent électrifiés en essayant d’échapper à la police), le film met bout à bout une série de situations, montrées comme autant de bombes à retardement : allochtones rejetés sans ménagement - ou au contraire avec hypocrisie - du milieu du travail, durcissement cynique des politiques sociales, opportunisme politique des politiques de répression, etc.
C’est ce point de vue détaché (le film ne prêche pas pour une communauté immigrée) mais engagé (la pauvreté est montrée dans ce qu’elle a de stigmatisant, le pouvoir dans ce qu’il produit de cynique) qui a valu le succès du film, mais son esthétique complètement neutralisée n’y est pas pour rien non plus.
En effet, impossible de penser que Chan a façonné ses personnages à la façon de l’actor studio : les personnages bras ballants qui peuplent son film sont des figures de synthèse au sens plein du terme, ils correspondent à une typologie anonyme qui convient parfaitement à son propos.

L’hybridation high tech/low tech

La petite histoire du net raconte que le premier mail "non-scientifique" fut envoyé par un chercheur qui avait oublié son parapluie lors d’un séminaire dans un centre de recherche. Rentré directement dans son centre de recherche par avion, il a profité de la présence sur place de collègues pour leur demander de rapatrier son parapluie, non sans éprouver une certaine honte d’utiliser Arpanet - le premier réseau, une quinzaine d’ordinateurs connectés, des millions de dollars investis - sous un prétexte aussi trivial. L’anecdote doit se passer au début des années 70 (j’ai perdu les sources, si quelqu’un retrouve trace de cette anecdote, je suis preneur).

La gène de ce scientifique est incompréhensible aujourd’hui car nous utilisons quotidiennement des outils surpuissants pour des usages complètement anecdotiques. Surabondance de moyens par rapport à une fin : c’est la définition même du kitsh.

The french democracy - Alex Chan, 2005 (Flash Video, 40.6 Mo)

Le paradoxe du numérique est que la pauvreté de moyen y cotoie la surabondance de moyen. Le film de machinima "The french democracy" en est un parfait exemple. D’un côté un film plat, aux couleurs criardes, pixellisé, bourré d’erreurs 3D, avec des personnages gigotant anarchiquement avec une seule expression sur le visage, le tout sur une musique poussive avec des sous titres plein de fautes. De l’autre, un outil de gestion d’espace 3D, avec personnages modélisés, déplacements de caméra virtuelle, exportation d’une animation 3D vers une séquence vidéo, montage numérique, dépôt sur une plateforme de diffusion dynamique.
Autant d’outils hors de portée du quidam il y a seulement 10 ans.

Outils préprogrammés et détournement artistique

Ce machinima est basé sur un jeu vidéo. Un des usages résiduels de ce jeu, jeté en patûre à ses détenteurs de licence, consistait à exporter des scènes 3D avec personnages vaguement animés, grâce à un interface codé à la hâte et outils grossiers. Ce gadget foireux, qui semble emprisonner son utilisateur dans quelques utilisations pré-pensées et pré-programmées, a généré des objets étonnants. Par ceux qui ont accepté ses limites et ont exploité ce qu’il pouvait offrir : la possibilité de s’affranchir d’une caméra dv et de 3 potes rigolards, de dizaines d’heures à tourner des plans foireux dans le salon redécoré en bureau. Et de faire, seul, sans dessiner, un film d’animation avec une quinzaine de personnages, des décors en intérieur et extérieur. Enfin, par la narration, passer au dessus du marquage culturel américain des décors et personnages pour situer l’histoire en France.

Diffusion virale

La vidéo, déposée sur le portail du jeu "the movies" a rapidement fait le tour de la planète, portée par l’ampleur des émeutes qui venaient juste de s’éteindre, et a été copiée en milliers d’exemplaires, faisant de Alex Chan une vedette. Mal à l’aise, il a répété sans cesse n’avoir rien inventé, avoir juste pris ce qui se trouvait sous la main. Et c’est ce qui donne pourtant la valeur de son travail.

Fulgurance artistique à l’ère numérique

On souhaite une longue carrière artistique à Chan, mais il est probable qu’il ne rééditera pas l’exploit de ce premier film. La fulgurance, cette capacité a produire un acte incisif, juste, et immédiatement perçu comme tel par ceux qui en vivent l’expérience, est un des modes de production artistique qui m’intéresse le plus, mais elle est cruelle pour ses auteurs.

L’art numérique, encore balbutiant, produit nombre de ces oeuvres orphelines, qui vivent par delà leurs auteurs, et disparaissent faute de relais institutionnels et de lieux de mémoire. C’est au final le rêve de la modernité, que l’artiste disparaissent derrière son oeuvre, et qu’ensemble ils se dissolvent dans leur utilité sociale.


Appendice : Interview de Alex Chan
Texte sur le site original

Votre critique des médias est assez aiguisée. Que leur reprochez-vous ?
Je vis à La Courneuve, en banlieue parisienne, depuis quatre ans. Je vois la réalité en pleine face et je ne la retrouve pas dans les médias. Pendant les émeutes de 2005, je voyais passer des semi-remorques remplis d’épaves de voitures brûlées. Alors j’ai cogité dans tous les sens jusqu’à ce que je trouve un outil pour m’exprimer et donner une voix différente, une voix qui fasse contrepoids.

Une voix pour dire quoi ?
Il y a plein de choses que je ne comprends pas dans notre monde : pourquoi Le Pen fait un plus gros score en 2002 que toute la gauche réunie ? Pourquoi TF1 arrive toujours en tête des audiences, et resterait en tête même si Arte diffusait du porno ? Pourquoi, lors des émeutes de la gare du Nord il y a quelques semaines, c’est la version du ministère de l’Intérieur qui prime sur la version des gens ? Moi, j’ai envie de comprendre et de relayer ce que ces gens disent.

Comment procédez-vous ?
Je recueille la parole des gens sur l’actualité, comme dans un documentaire. Ensuite, je m’appuie sur ce qu’ils disent pour inventer des figures animées qui vont reprendre leurs propos. Quand un passant me dit qu’il « veut donner sa vie pour la patrie », je le représente sous la forme d’un squelette. Quand un autre aborde la productivité, c’est un robot qui s’en fait le porte-voix. J’essaie d’être cohérent avec le contenu.

Pour moi, c’est de l’animation cheap, construite à partir d’un jeu. J’ai balancé les vidéos sur Internet, comme tout le monde. Ensuite, on m’a appris que ce que je faisais, cela s’appelle du « machinima », un procédé qui date des années 1990 et permet de réaliser des courts métrages en utilisant des moteurs de jeux vidéos. Certains cuisinent des légumes du marché et des produits du terroir quand moi, j’utilise du surgelé. Mais attention, ce n’est pas pour autant que je rends que les gens obèses.

Donc vos vidéos ne sont pas que pour les geeks, fans de technologies et de gadgets ?
En regardant mes vidéos, les spectateurs ne voient pas des jeux vidéo, ils voient un mini film. Lorsqu’il y a eu des projections publiques, j’ai été surpris que le public ne fasse pas attention aux moyens de production.
_ C’est la force du médium qui arrive à transmettre des émotions. Ce ne sont pas les outils qui font le succès de ces vidéos, mais c’est ce qu’on a à dire.

DR ¦ Les créatures d’Alex Chan - Propos recueillis par Alice Antheaume